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Le design, c’est comme la cuisine : tout le monde peut s’y mettre avec quelques idées et de la créativité, il suffit d’essayer. Le problème, c’est qu’aujourd’hui tout le monde s’y met… Que monsieur tout-le-monde crée ses propres objets à partir de matériaux bruts, ou, mieux, à partir de matériaux recyclés, est plutôt une bonne tendance (et en plus la simplicité de certains design laisse beaucoup d’idées do-it-yourself) : ça permet non seulement de lutter intelligemment contre la crise en faisant le choix clair de ne pas acheter certains objets mais de les créer soi-même, mais en plus c’est très écologique.
Non, là où le design dérive, à mes yeux, c’est quand on voit des purs produits issus de la « peopleisation » du design se faire éditer, ou quand des concepts totalement improbables se retrouvent à faire le tour de la toile alors qu’ils sont tout simplement irréalisables…
Il y a d’abord la légitimité de l’édition de produits : tous les jeunes designers savent combien il est difficile de faire éditer des produits, aussi révolutionnaire, beaux, utiles qu’ils soient (et j’en sais quelque chose). Alors quand je vois Pharell Williams qui arrive encore une fois à faire éditer une chaise sans aucun intérêt artistique, pratique ou esthétique.

Pharell Williams est un producteur de musique aux goûts plutôt éclectiques. Dans ce domaine, il excelle pour trouver des artistes underground… Mais côté design, on peut se demander pourquoi ses créations se font systématiquement éditer alors que beaucoup de designers talentueux n’arrivent pas à percer. Je suis clairement contre le côté people et signature du design. C’est aux consommateurs de faire le succès ou l’échec de cette nouvelle manière de prendre les clients pour des moutons écervelés juste bons à acheter des griffes, grandes marques ou grands designers…


L’autre tendance qui m’inquiète, c’est la propagation de concepts dit « design » qui ne relèvent absolument pas d’un processus de design, mais d’une idée pas forcément très utile. Designer, c’est concevoir, ce n’est pas que dessiner, et beaucoup l’oublient. Le style c’est bien, mais ça ne fait pas un objet. Avec la démocratisation des outils de modélisation et de rendu 3D, tout le monde peut créer des images photoréalistes de concepts qui n’existent que dans leur imagination.
Je prend pour illustration le portemanteau Game of Trust de Yiannis Ghikas, mais je suis un peu méchant sur ce coup parce que d’une, Yannis Ghikas n’est pas monsieur tout le monde et a déjà réussi à faire éditer certains projets intéressants, et de deux, parce qu’il est à mon avis bien conscient que son objet ne fonctionne pas et représente plutôt un concept arty « pour faire parler » (et ça marche puisque j’en parle), vu qu’il l’assume clairement avec le nom de l’objet (en fait je préfère choisir d’illustrer cet article avec un designer qui n’a plus rien à prouver et qui semble jouer avec l’idée de design impossible plutôt que de choisir au hasard un concept vraiment raté d’un pauvre inconnu comme il en circule des tonnes sur le net : je ne suis pas là pour descendre les gens!)

Game of Trust n’est donc pas l’exemple parfait, mais il me servira d’exemple quand même : ce soi-disant portemanteau est constitué de trois pièces identiques qui sont censées reposer les une sur les autres pour que l’ensemble soit stable et tienne debout. Déjà, il sera difficile de faire tenir la structure toute seule, alors imaginez la difficulté quand vous voudrez poser un manteau dessus! On est dans un jeu impossible.
Un designer c’est avant tout un concepteur. Qu’il ait un coup de crayon sublime est un plus, mais il faut d’abord que ses objets soient réalisables. Et trop souvent ça n’est pas le cas.

En général ce sont des structures qui ne tiendront pas la charge, d’autres fois ce sera une forme impossible à industrialiser simplement. Le design et l’art sont souvent proches, mais il ne faut pas les confondre, et savoir ce qu’on veut faire. Le monde du design offre la consécration à des hommes qui ont su créer des objets pratiques et élégants tout en sachant les rendre assez abordables pour être diffusés à des milliers d’exemplaires (et oui, c’est notre société de consommation qui le veut). Il y a une place pour des concepts radicaux à la limite des possibilités techniques, mais un bon designer doit savoir se rendre compte que son objet nécessite des techniques de pointe pour être produit, il n’est pas qu’un artiste qui dessine une idée.
Espérons que la définition de concepteur du designer passe dans les esprits, pour qu’on ne dise plus « le design, c’est une belle chaise sur laquelle on ne peut pas s’asseoir »!
(et toutes mes excuses à Yiannis pour avoir illustré cet article avec son œuvre!)